Article paru le 27/11/2004, Tribune de Genève

Brève interview d'un retraité hyperactif.

L'abbé Pierre Ceyrac, jésuite hors norme, est parti en Inde à 23 ans. C'était en 1937 et cet immense pays était celui des Anglais et des maharajahs.

Missionnaire, il ne s’est guère préoccupé de convertir les gens. Mais de les aimer concrètement, oui. Avec cette priorité que l'Évangile accorde aux plus pauvres. Pour des résultats impressionnants: dans le sillage de son action au Tamil Nadu (sud de l'I nde), une terre aride est devenue nourricière pour des centaines de milliers d'Indiens ; des centaines de puits ont été creusés ; des milliers d'orphelins nourris et scolarisés. Le petit missionnaire, qui a rencontré Gandhi, Nehru, Mère Teresa a commencé par étudier le sanskrit et le tamoul. Puis il fut aumônier des étudiants, avant de lancer, à 53 ans, une ferme-pilote, « Ameidhi » (Paix), à Manamadurai, où bientôt le désert refleurit. A 66 ans, il part pour six mois en Thaïlande soulager la misère dans les camps de réfugiés cambodgiens. Il y reste quinze ans sans se soucier de prendre sa retraite. A 80 ans, revenu à Madras, il s’implique dans l'aide aux orphelins. Ce n'est là qu'un survol d'une vie extraordinairement aventureuse, une vie « pour les autres ».

 

La semaine passée, entre deux trains, Pierre Ceyrac s’est arrêté à Genève. Brève interview d'un retraité hyperactif.

 

On dit que vous avez fait fleurir le désert à Manamadurai. Vous avez une potion magique ?

J'ai fait confiance aux jeunes Indiens qui travaillent avec moi. La confiance transforme. Je ne travaille pas pour, mais avec. Je ne dis jamais « vous faites », mais: « nous faisons » Ainsi nous avons réussi, ensembles, à transformer une terre de 50 hectares qui ne valait rien. Et d'autres réalisations ont suivi: l'opération « Mille puits » (1180 aujourd'hui, qui font vivre 500 000 personnes), les coopératives laitières (85) et d'élevage (45).

 

Vous auriez pu être PDG ? N'avezvous pas un frère qui a été patron du Medef, en 1972 ?

C'est vrai, mais je n'ai jamais regretté d'avoir choisi l'Inde. C'était la meilleure part: j'ai ainsi eu l'immense privilège de vivre avec les plus pauvres, qui sont souvent très dignes. Je rentre dans un « slum » (bidonville) comme dans un monastère, car Dieu y est présent. En vivant ainsi, on voit le monde d'une façon différente: l'important, ce n'est pas l'argent, c'est la vie d'un homme, celle d'un enfant.

 

La confiance suffit-elle vraiment ?

Oui. Il faut les aimer, travailler avec eux, sans demander de comptes. Et puis rêver. C'est ce qui manque le plus à l'Europe: ici, on ne sait plus rêver, on n'a plus de vision. En Inde, nous sommes tous des visionnaires ; ceux avec qui je travaille sont des prophètes. L'Inde a de grands prophètes, comme le Mahatma Ghandi que j'ai connu, et beaucoup de petits, comme Kalei, qui m'a abordé un jour avec ses 38 orphelins pour me demander mon aide. Je lui ai demandé comment il me connaissait ; il m'a répondu qu' il m'avait vu en songe, comme dans l'E vangile ! Je l'ai aidé. Nous nourrissons 3500 orphelins aujourd'hui.


Depuis l'Inde, comment voyez-vous l’Europe ?

J'ai une grande admiration pour l'Europe, pour sa culture. Mais vue de l'Inde, elle nous paraît un peu peureuse. Ici, tout est très organisé, sécurisé. On a peur de tout, on ferme tout à clé. On a peur de s’engager, de se marier. En Inde, on n'a peur de rien, on n'est pas assuré. Vous êtes piqué par un cobra ? Il vous reste cinq minutes à vivre. Vous recevez une brique sur la tête ? Vous partez vers le Seigneur : c'est une bonne chose, non ?

 

Que voudriez-vous dire aux jeunes d'Europe ?

Vivez vos rêves et ayez de grands rêves ! Aimez la vie, qui est une aventure extraordinaire. Aimez l'humanité, regardez la beauté des gens. Plus on aime, plus on voit la beauté, et vice-versa. Si vous aimez les gens, ils vous aiment en retour. Chaque été depuis 1968, entre 12 et 15 équipes d'étudiants français viennent travailler chez nous. Avec eux, nous avons bâti un village de 40 maisons pour des lépreux. C'est souvent en pleurant qu’ils repartent en France.

Donner l'occasion à des étudiants de travailler pour les pauvres: n'est-ce pas une belle chose ? Connaissez-vous cette phrase: « Vous m'avez abrité ; vous êtes les bienvenus chez mon Père. » C'est très émouvant. « Vous m'avez donné à manger ; soyez les bienvenus. » C'est dans Mathieu, chapitre 25. Elle est suivie d'une autre, terrible: « J'avais faim, vous ne m'avez pas nourri, pas reconnu ; aujourd'hui, je ne vous reconnais pas non plus. » Ces phrases sont très importantes pour nous autres chrétiens.

 

Tribune de Genève, 27/11/2004

 

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